Célébrations de Johnny pleines de paradoxes, ombres et lumières.

Merci à Eric Vinson, un ami pratiquant chrétien et bouddhiste, fervent militant pour un monde de sagesse, qui a écrit un billet plein de discernement après les obsèques de Johnny. Et si tous ces paradoxes n’étaient pas, finalement, autant de signes d’un besoin de spiritualité non assouvi?

Billet d’Eric Vinson sur facebook

S’il est vrai que ces célébrations étaient « l’apothéose catho-républico-médiatico-marchande » de Johnny, l’ampleur de la foule mobilisée sur place ou face à la TV démontre combien l’Homme aime la spiritualité et en a besoin. Même s’il ne le sait pas.

« La confusion des ordres…(et) le déchaînement de l’émotion entretenue en boucle sur les ondes » est en effet le signe que notre société entretien de nombreux mécanismes plongeant l’individu en le tumulte des jeux de l’ego. Mais peut-on en vouloir à ceux qui ne savent pas en quoi ceci leur est préjudiciable ? Peut-on en vouloir à ceux qui n’ont même jamais entendu parler des 4 Nobles Vérités du Bouddha, que l’on retrouve en essence dans toutes les grandes traditions spirituelles ? Peut-on en vouloir à ceux pour qui la notion d’éveil rime avec poésie, mythe ou objectif réservé à de rares élus ? Peut-on en vouloir à celui qui n’a pas pris le temps d’étudier ces notions et d’aller au-delà des premières certitudes à ce sujet sans passer au stade de la pratique et de la réalisation effective de ces notions ? Même au cœur de chaque tradition spirituelle, combien de pratiquants lèvent réellement le voile sur les mystères ???? Bien peu.

Oui, comparer Johnny à Victor Hugo, c’est « une inversion parodique du sens et des hiérarchies » si on considère la visée de leurs messages. Mais cette ère du vide n’est-elle pas aussi le signe d’un appel d’air vers l’au-delà des dogmes, des croyances, des cadres… qui sont en-deçà de la nature profonde de l’Homme ? L’essence des traditions spirituelles est au-delà des dogmes et des croyances, c’est peut-être pour cela que le peuple a besoin de respiration. Dans les discours religieux, il ne perçoit plus ce qui les transcende. Il suffit de voir certains hommes politiques rejeter violemment l’idée même de religion. Signe qu’ils n’en connaissent pas les fondements métaphysiques et humanistes universels et qu’ils font l’amalgame avec les dérives pseudo-religieuses de l’homme et des systèmes qu’il a érigé. Paradoxalement, le rejet des ordres ne serait-il pas un signe de soif d’absolu ? Pourquoi ne pas envisager cette ère du vide comme une pause nécessaire, pratique, entre expire et inspire ?

Tant de mobilisation pour ce départ d’un être démontre que l’Homme a du cœur, une soif de communion, de libération.

Une telle ferveur populaire pour cet homme qui a marqué son époque n’est-elle pas le signe que l’Homme a besoin de se relier à sa Grandeur, au corps de Gloire qui fait son essence ? Si l’objet du « culte » n’est pas encore un sage, peut-on nier que l’appel de l’absolu est la racine de ces élans du cœur ? Si tout Homme est appelé à réaliser sa nature profonde, peut-on dénoncer les voies de travers qu’il emprunte pour s’y relier inconsciemment ?

Dénoncer ce qui semble profane peut nous faire ignorer les forces sacrées qui poussent le cœur de L’Homme vers l’absolu. Au lieu de nous placer en dénonciateur, nous serions peut-être plus habiles d’accompagner ces forces vives. La voie des tantras utilise toutes les facettes de notre être,  la lumière et les ombres, pour nous diriger au cœur de l’éveil. Ainsi rien n’est à rejeter, tout est à INTEGRER. Au lieu de dénoncer, pourquoi ne pas faire de cette incroyable ferveur populaire un TREMPLIN SPIRITUEL ? Tel est le cri qui semble être lancé. Ériger un mur entre spirituel et « inversion parodique du sens et des hiérarchies » n’est pas insensé, mais ce n’est pas prendre en compte toute la puissance de la situation. En opposant on n’accompagne pas. En dénonçant on stigmatise et sépare. Donc on n’inspire pas. En n’écoutant pas cet élan du cœur populaire, on sape à la racine l’occasion de transformer l’essai.

Les êtres ont besoin d’idoles qui font écho à ce qui les fondent. Ce peut être un alter-ego plongé en le samsara en lequel ils peuvent se reconnaitre, mais aussi cette part de l’artiste s’élevant au-dessus de la norme, comme un appel de l’absolu pour sortir de ce à quoi l’individu s’identifie habituellement, ou pour sortir de son propre chaos. Certes ces voies de sortie ne mènent pas à la libération, mais ne manifestent-elles pas une soif de liberté intérieure ?

Nombre des textes de Johnny peuvent se lire sur le plan de la non-dualité. Sang pour Sang, écrit pas son fils David Halliday, en est un exemple. Si la chanson parle du rapport d’un homme avec son fils, cela évoque aussi le rapport de notre dimension égotique à notre dimension sacrée.

Eric a écrit :

« la France a solennellement exalté son incapacité à susciter depuis les années 60 une véritable culture populaire qui ne soit une pâle copie de celle des States, façonné par le marché globalisé. Elle a exposé son immense besoin de communion, hélas assouvi avec les pauvres moyens du bord… « 

J’ajouterais :

« La France a solennellement exalté son incapacité à susciter » un réel engouement pour les voies spirituelles profondes enracinées en le quotidien, capables de reconduire l’individu à sa nature profonde avec modernité.

« L’individualisme de masse, de l’épicurisme à 2 dollars et de la non-pensée, yé, yé, yé » ne sont-ils pas autant de signes indiquant que l’Homme croit encore en son propre potentiel ? Ne peut-on pas l’accompagner sur une voie de réalisation de sa nature profonde ? Mais ce rejet de spiritualité théiste peut-il se sentir à l’aise avec les voies qui, en chemin, placent Dieu comme extérieur à l’Homme ? N’est-ce pas le moment de mettre à l’honneur Maître Eckhart qui propose non pas de différencier l’Homme de Dieu mais d’évoquer l’union mystique en réalisant les deux faces de l’Homme que sont le SOI et le soi.

L’épicurisme à 2 dollars, n’est-il pas le signe de la soif de l’Homme à se reconnecter à son Corps Glorieux plutôt que de se lier à des dogmes qui ne font plus sens en lui ?

La non-pensée yé-yé, ne manifeste-t-elle pas un besoin de retour à un manque absolu de référence pour mieux se relier à notre mode d’être primordial (antérieur) à tout modèle dénaturant notre nature profonde ? La voie du Bouddha invite à un retour radical au non-mouvement du corps, de la parole et de l’esprit pour découvrir ce que nous sommes vraiment, avant l’émergence de la pensée. Ces trois repos, du corps, de la parole et de l’esprit, permettent ensuite de laisser émerger tous les possibles, mais depuis un mode d’être justifié. Ces trois repos sont un préalable indispensable à notre retour en la Source et pour demeurer en elle au coeur même de notre quotidien tel qu’il est. Ils sont la clé qui permet de faire de chaque situation, mot ou parole des signes reliant à la contemplation.

Le rejet du religieux n’est-ce pas une invitation à remettre au goût du jour le quiétisme écarté de l’église. En tout cas, la voie du mahamoudra (que suivent en particulier la sages himalayens), pratique le quiétisme après avoir accompli un long travail préparatoire de dissipation des voiles, émotions, conditionnements, karma… L’approche des 3 repos étant l’essence du quiétisme, une porte d’entrée en la contemplation de notre nature profonde. Ainsi, le rejet du spirituel n’est-il pas le signe d’une pause nécessaire pour mieux se relier à notre essence?

L’individualisme, l’épicurisme à 2 dollars et la non-pensée yé-yé ne sont-ils pas ainsi comme des soupapes de sagesse déguisées d’un peuple qui ne sait plus entendre les discours trop moralisateurs pourtant issus de la sagesse ?

Ne sommes-nous pas face à un besoin criant de renouveau pédagogique des grandes traditions spirituelles ? En tout cas, le renouveau s’impose. Mais il ne se décrète pas : il se suscite. C’est pourquoi la responsabilité n’est pas dans les mains des médias, des politiques ou même du peuple. Elle est dans la main des sages qui doivent devenir inspirants. Ceci ne peut passer que par un discours qui élève, accompagne, célèbre et aime.

Rien ne peut dénaturer l’essence du cœur de l’Homme, même pas l’errance momentanée loin de la sagesse. Donc l’Espoir ne peut s’éroder d’un millimètre. Il n’y a donc pas lieu de gémir, mais d’être responsable, inspirant et pédagogue. Par quelles autres voies pourrait passer un renouveau spirituel non-sectaire, humaniste et reflet du potentiel de tout Homme ?

Toutes les forces vives en jeu dans cet élan populaire lors du décès de Johnny sont autant d’indicateurs que le cœur des êtres n’est pas sous autant de poussière que cela. C’est plein d’espoir et de vie. Puissent les Amis de Bien accompagner cela pour en faire un renouveau magique. C’est plein de potentiels… cachés entre les lignes. Johnny aura eu pour mérite d’enseigner les deux premières Nobles Vérités: la vérité de la souffrance et de la cause de la souffrance. Les réaliser peut-être une prote d’entrée en l’éveil. Et oui!

Eric poursuit : « Sex, Drug and Rock’n’roll »

Là encore il ne s’agirait pas de diaboliser ce qui peut aussi être réellement des voies d’éveil. Mais mon écrit est déjà long, je ne développerai pas ces sujets ici. Pour faire bref : seule la motivation et la vue spirituelle accompagnant un acte, une parole ou une pensée en font une voie d’aliénation ou d’éveil. C’est pourquoi même un acte très « sain » extérieurement peut être une voie d’égarement. Le sexe est une prodigieuse voie d’éveil, s’il est « vécu habilement ». Je ne commenterai pas ici Drug and Rock’n roll 😉

« On a les héros, les élites qu’on mérite en notre basse époque… »

Absolument Eric.  Ceci invite donc à la responsabilité individuelle : comprendre et réaliser individuellement l’essence de notre tradition spirituelle est la seule clé pour faire émerger des moyens habiles pour inspirer et éclairer nos frères et sœurs. C’est aussi la seule façon de découvrir l’essence universelle de l’ensemble des grandes traditions spirituelles, qui, si elles sont nées d’expériences profondes de mystiques, ne peut différer d’une tradition à l’autre, d’une époque à l’autre. Si le peuple semble délaisser la spiritualité, c’est qu’elle ne fait plus sens à ses yeux. Sans doute parce qu’il ne rencontre plus de guides l’inspirant et l’éclairant directement.

Laïcité moribonde ?

Nous pouvons nous questionner sur notre laïcité moribonde qui ne sert plus les formes d’humanismes, dont les spiritualités profondes authentiques, permettant d’actualiser le meilleur de L’Homme. La balle est dans le camp des spirituels pour déployer des messages clairs, inspirants et « efficaces ». Il ne semble pas y avoir d’autres moyens. Mais n’est-ce pas le but de la transmission ?

Notre époque est prodigieuse car jamais les moyens de communication n’ont été aussi puissants, jamais l’individu n’a eu accès à autant d’informations, à autant de traditions spirituelles. Jamais il n’a eu autant de libertés et de moyens pour vivre une spiritualité incarnée au cœur de son quotidien. Jamais il n’a pu autant mesurer les souffrances sur Terre, les aberrations des individus, des peuples, des nations, de certaines institutions… Il a tant d’éléments entre les mains qu’il a simplement besoin de croire en lui comme citoyen et être spirituel grâce à un accompagnement fait de patience et d’amour vers la reconnaissance de sa nature profonde.

Alors laissons à toute idole, même profane, au moins le mérite de mobiliser les cœurs. C’est un grand mérite ! Aux Amis de Bien de prendre le relais de façon habile.

Merci Eric pour ce billet plein de discernement et de sagesse. Mais à une époque où la sagesse ne fait plus recette, où le mondain est presque élevé au rang de sacré en utilisant au passage le besoin de transcendance, il serait peut être temps que les traditions spirituelles fassent le bilan sur leur capacité à introduire réellement les fidèles à la nature de l’esprit. Une chose est sûre, le nombre de coeurs mobilisés pour cet événement en témoigne, le besoin de spiritualité est grand mais non investi en les voies de sagesse. Autant de signes qui doivent questionner les traditions spirituelles elles-mêmes : si leur sève est sagesse, combien, parmi les fidèles réellement pratiquants, sont EFFECTIVEMENT introduits aux mystères? Dénoncer l’ignorance ne doit pas dispenser de repenser les moyens habiles pour conduire les âmes au coeur du château de l’âme. LA gnose tan la gnose, pourquoi ne pas passer par la science et des moyens habiles modernes, voire rock’n roll pour ouvrir les coeurs à leur dimension profonde ? Aucun moyen n’est à exclure a priori pour éveiller.

La Maison des Sagesses

A quand une Maison des Sagesses enfin lancée pour éclairer en révélant l’essence universelle spirituelle de l’Homme et célébrer toutes les voies qui y mènent ? Tout ce que tu dénonces est en fait une très bonne nouvelle, l’Homme aime la spiritualité, aux Amis de Bien de le servir avec habileté. Les challenges ne sont pas du côté des médias qui servent une laïcité moribonde spirituellement et ont déjà gagné, mais du côté des sages qui doivent renouveler leurs discours pour distiller la sève de leurs voies. Ton billet est donc un joli miroir, un encouragement à éveiller plutôt qu’à dénoncer. Peut-on en vouloir à quelqu’un qui ne sait pas ? Alors nos efforts doivent être pédagogiques pour réveiller la ferveur spirituelle. Merci à toi

Hauts les coeurs!