J’ai eu la Profonde et Grande Joie de recevoir un merveilleux livre : Encyclopédie des mystiques Rhénans. Wouaaaa! Un pur régal.

Si tous les êtres possèdent « la nature de bouddha » alors quoi d’étonnant à ce que nous retrouvions dans TOUTES les grandes traditions spirituelles l’essence des enseignements du Bouddha ?

« Les enseignements des grandes traditions spirituelles sont bénis par la compréhension de la nature de l’esprit ».

Karma Rangjoung Kunkyab rinpoche, un grand maître tibétain

Il ne s’agit pas de dire ici que toutes les traditions spirituelles sont identiques à la voie du Bouddha, mais de reconnaitre que si « expérience ultime » de notre nature profonde il y a, elle ne peut dépendre ni d’une époque, ni d’une tradition spirituelle ou de quelque maître que ce soit : « tous les chemins mènent à Rome« .

C’est ainsi que les mystiques rhénans (chrétiens) sont un pur régal pour tout « pratiquant bouddhiste avisé ». Parmi eux on peut nommer maître Eckhart, le plus célèbre, qui, aux XII et XIII siècles, a eu des échanges interreligieux (inter-mystiques devrions-nous plutôt dire) avec de nombreux maîtres des autres grandes traditions spirituelles. Hélas de nos jours un tel partage de sagesse semble ne pas être la tendance. Le dialogue semble encore bien frileux pour ne pas troubler les ordres, mais peut-être surtout parce qu’il est difficile de trouver des acteurs initiés qui s’autoriseront à voir la Sagesse au coeur des autres traditions. Il s’agit de constater que même au sein des jeunes tulkus tibétain majeurs (imminents maîtres réincarnés) on continue à penser que les autres grandes traditions ne mènent pas à l’expérimentation de la nature de l’esprit. Mais cette idée reçue pourrait être balayée en un instant en citant ne serait-ce que ce précieux passage de la Bible commenté par maître Eckhart, en le mettant en lien avec la notion de vacuité (et des trois corps), si vous y êtes familiers.

« Paul se releva de terre et, les yeux ouverts, il vit le néant. »

Il me semble que ce petit mot (néant) a quatre significations. L’une d’elle est : quand il se releva de terre, les yeux ouverts, il vit le néant et ce néant était Dieu car, lorsqu’il vit Dieu, il le nomme un néant. La seconde signification : lorsqu’il se releva, il ne vit rien que Dieu. La troisième : en toutes choses il ne vit rien que Dieu. La quatrième : quand il vit Dieu, il vit toutes choses comme un néant.»  

maître Eckhart

La notion de Dieu est évidemment au coeur des débats les plus passionnés ! Maître Eckhart, dont l’oeuvre est « l’apogée de la Théologie mystique de l’Eglise d’Occident » (1), est sans doute celui qui permet le mieux d’y voir plus clair et de croiser la profondeur des mystiques des grandes traditions spirituelles. A l’heure où notre monde souffre d’une inculturation mystique, les écrits de maître Eckhart sont sans doute ceux qui peuvent le mieux permettre la rencontre des contemplatifs de tous horizons autour d’un sujet commun : notre nature profonde.

Un bref commentaire

Abordons un bref commentaire à la citation de la Bible et de maître Eckhart.

Si Paul leva les yeux ouverts, alors le monde que nous percevons lui était visible mais perçu sous « un nouveau jour« . Serait-ce celui des trois corps ?

Le dharmakaya, le corps ultime (vide) d’où TOUT « émerge »;

le sambhogakaya, corps glorieux où TOUT est clarté-vacuité, apparences célestes semblables aux rêves, participant du corps absolu;

le nirmanakaya, corps d’émanations, constitué des apparences discrètes (les objets perçus etc…) participant du corps de gloire.

Ce qui différencie un initié d’un non initié est la reconnaissance de ces trois corps comme étant la nature essentiel des apparences. Sur la voie du Bouddha on dit que toutes les apparence sont le rayonnement de notre esprit, de nos consciences et donc que « TOUT est vide d’autre chose que soi« . Mais ici « soi » ne désigne pas le centre-ego auquel on s’identifie mais notre « vrai visage », notre esprit, qui est indifférencié de TOUT le perçu. Vaste et profond sujet qui est l’objet des mystiques des grandes traditions. Cela touche aux notions de Créateur et de créature, du corps glorieux, du vieil homme et de l’Homme nouveau…

Les scientifiques y vont aussi de leur terminologie : tout ce que l’on perçoit est produit par le cerveau. Mais il n’est pas compliqué de comprendre qu’un petit pas supplémentaire doivent être fait : comment pouvez-vous affirmer que l’ordinateur que vous regardez est votre cerveau ? Oui le cerveau intervient, il contribue à l’émergence des perceptions visuelles. Mais il n’est qu’un maillon d’une chaîne complexe permettant, au final, l’émergence d’une image. Et cette dernière, en tant qu’objet-apparition-sensorielle, n’est QUE l’esprit donc purement spirituelle car s’élevant en l’esprit-conscience.

La science et la spiritualité ne sont vraiment pas opposées. Il est simplement nécessaire que le regard scientifique ose lâcher la saisie de ce centre-ego pour accepter que TOUT le perçu ici et maintenant est l’esprit. Le monde-univers et notre esprit sont non-deux. Le monde participe de l’esprit, mais l’esprit n’est pas non plus celui qui régule les saisons… Il y a une interdépendance entre ce que l’on perçoit et les facteurs « extérieures » qui conditionnent les apparitions sensorielles, mais TOUT le perçu participe de l’esprit.

On retrouve toutes ces notions dans l’ensemble des grandes traditions spirituelles. Comment pourrait-il en être autrement ?

 

Dialogue interreligieux et interdisciplinaire

Lors d’une visite du Dalaï Lama en France, le président de l’Union Bouddhiste de France d’alors, Le Révérend Olivier Wang-Genh, avait invité les représentants des grandes traditions spirituelles à engager un réel dialogue allant jusqu’à aborder l’essence universelle mystique des religions. (Voir le passage vidéo) Car si le dialogue interreligieux est de plus en plus fréquent, on peut regretter qu’il ne s’aventure pas encore au coeur du sujet : notre nature profonde.

Est-ce prématuré ? Est-ce adapté à notre monde où les équilibres d’états et géopolitiques sont liés aux croyances religieuses ou au rejet de la religion ?

Si nous partons de la certitude que l’ensemble des voies mystiques reconduisent l’Homme à sa nature profonde donc à ce qu’il a de meilleur, pourquoi devrions-nous craindre (et donc ne pas encourager) un partage sans retenue des enseignements les plus profonds, universels et Sublimes ? Est-ce que le terme « laïcité » doit rimer avec privation du meilleur de l’Homme ou avec sagesse au profit de tous ?

A force de ne pas mettre les profonds enseignements à la portée de tous, on en arrive à façonner une société où le mot religion rime avec croyances et non pas avec voie alchimique permettant de révéler l’essence du coeur de l’Homme. Et ce quelque soit la voie emprunter. Le non-sectarisme est ce point de vue universel, et non pas l’absence d’étude de l’essence des voies spirituelles. Les voies spirituelles authentiques sont de puissants moyens habiles pour révéler le meilleur de l’Homme. Il va de soit que nous ne parlons pas ici de ce que certains font de la religion, après l’avoir dénaturée faute de sagesse véritable.

Sommes-nous un monde où le déploiement de la sagesse reste compatible avec la façon dont il est « architecturé » ? Pouvons-nous rêver à une période de transition pour passer d’un monde déspiritualisé à un monde à la hauteur des potentiels de l’Homme et donc à la hauteur des potentiels de l’Humanité ? Pouvons-nous rêver d’un monde où toute la magie et la profondeur des traditions spirituelles seraient enseignées, méditées, réalisées ?

Sommes-nous dans un monde où le non-croyant est plus croyant que le croyant?  L’agnostique n’est-il pas au coeur de sa spiritualité en plein dénie de la nature profonde de l’Homme ?

En réalisant la nature du Réel, le spirituel n’est-il pas plus pragmatique que l’agnostique façonné d’illusions ?

Lever le nez du guidon et s’intéresser sincèrement aux voies de sagesse nécessite de réels efforts si nos tendances ne nous y conduisent pas naturellement. Mais du fait même d’être doté d’un esprit, nous éveiller à ce qu’il est est le plus prodigieux challenge et cadeau qui nous est donné de vivre et de partager. C’est un projet passionnant !

Sommes-nous libres de penser un monde de sagesse ?

Quoi qu’il en soit, notre cheminement relève d’abord de notre responsabilité individuelle : combien de temps et d’énergie consacrons-nous à l’étude, la réflexion et la méditation de ce que nous lèguent les sages ? Avons-nous réellement envie de réaliser ce que tant d’entre-eux ont réalisé ? Nous pensons-nous dignes de recevoir ces trésors et nous autorisons-nous à nous les offrir ?

Quelles sont les « forces » qui nous rapprochent ou nous éloignent des voies de sagesse ?

Perspectives

Par le passé, j’ai régulièrement contribué à des rencontres et retraites interreligieuses, je souhaite me réinvestir dans ce domaine. Si le dialogue interreligieux et interdisciplinaire vous intéresse, et si vous avez des suggestions à me faire, soyez les bienvenus dans les commentaires ci-dessous. Je serai ravi de vous lire. vous pouvez aussi me contacter.

(1) D’après Vladimir Lossky ayant présenté sa thèse en Sorbonne sur Eckhart.