Le bouddhisme devrait-il se réformer ?

Originaire d’Orient, devrait-il s’adapter à l’Occident ?

Comment le contexte contemporain influe-t-il ?

L’interreligieux pourrait-il aider ?

Cet article est écrit dans le cadre d’une rencontre interreligieuse organisée par la CINPA (Coordination INterreligieuse du Grand-Paris) le 24 février 2019, à laquelle je suis convié en tant que « discutant » en qualité de lama de la tradition himalayenne. Ne pouvant probablement pas me rendre à cet évènement j’ai écrit cet article comme contribution. Un grand merci à tous les acteurs de la CINPA et plus particulièrement Marc Lebret pour son engagement dans le dialogue et les actions interreligieuses dont a tellement besoin notre époque !

Avec cet article je ne réponds pas de façon extensive, je souhaite apporter quelques éléments qui me semblent importants au débat.

Informations sur cet évènement : voir en bas de page

 

Photo prise lors d’une retraite interreligieuse organisée par les Artisans de Paix

 

Article écrit le 19/02/2019

 

Chers amis spirituels,

je vous remercie de me donner l’occasion de m’exprimer pour répondre à ces questions. Puisque j’interviens qu’en tant que « discutant » je serai bref ici. Je prépare un écrit plus conséquent.

Tout d’abord gardons à l’esprit que le bouddhisme comporte un très vaste patrimoine spirituel et de nombreuses écoles qui toutes ont ce but : accompagner l’individu vers la reconnaissance de sa nature profonde, que l’on nomme « la nature de bouddha », « la nature de l’esprit ».

Rappelons aussi que le bouddhisme est une tradition spirituelle où la hiérarchie institutionnelle a peu d’importance: la voie du Bouddha est avant tout une voie de transmission de maître à disciple, une voie de transmission directe. La notion de réforme se prête donc peu au bouddhisme qui ne peut être une institution mais un ensemble de moyens habiles utilisés par les maîtres pour guider les êtres vers l’éveil.

En tant que bouddhiste, et conformément à la conviction du Très Vénérable Karma Rangjoung Kunkyab rinpoché, qui considérait que les enseignements des grandes traditions spirituelles sont bénis par la compréhension de la nature de l’esprit (la nature de bouddha en chacun de nous), je me dois de poser un préalable à mes propos :

L’ensemble des grands méditants s’étant éveillés au fil des millénaires ont reconnu que notre nature de bouddha, notre nature profonde, ne dépend ni de l’époque, ni d’une tradition, ni de quelque notion : elle est universelle et atemporelle.

Si l’individu est conduit à réaliser « sa nature profonde », alors les méthodes mises en œuvre sur le chemin ne sont que des moyens habiles. C’est pourquoi, un pratiquant bouddhiste éclairé est fondamentalement non-sectaire, dans le sens où il peut admettre que de nombreuses traditions spirituelles peuvent conduire le méditant à l’éveil. Ce dernier n’est pas l’apanage du bouddhisme puisque la nature de bouddha est dans le cœur de chaque être. A condition qu’elles aient pour objet la réalisation de notre nature profonde et qu’elles proposent des moyens habiles allant en ce sens, toutes les voies spirituelles profondes peuvent conduire à l’éveil. Je les nommerai ici « voies authentiques ».

Ceci induit qu’une réflexion sur « la réforme du bouddhisme » ne peut s’envisager avec sérieux que depuis une expérience directe du but que se fixe cette tradition. Toute réflexion ne s’appuyant pas sur une sérieuse connaissance éclairée aura pour effet inévitable de contribuer à la dégénérescence d’une tradition pour le moment encore vivante, fraîche et profonde.

C’est pourquoi, avant de développer mon propos, je le résumerai ainsi :

Avant de songer à réformer quoi que ce soit commençons par le comprendre en profondeur.

Ce qui, en la circonstance, nous amènera à conclure que la multiplicité des voies bouddhiques accompagnant vers l’éveil sont prodigieuses, parfaites !

A mon avis, il n’est pas nécessaire de réformer le bouddhisme mais de l’étudier. Peut-être pourrions-nous parler d’effort de pédagogie, mais pas de réforme. Le terme réforme évoquant chez beaucoup un besoin d’amélioration, de correction…

Originaire d’Orient, le bouddhisme devrait-il s’adapter à l’Occident ?

Les formes de pratiques spirituelles bouddhiques semblent teintées de cultures locales, et pourtant si nous étudions le sens profond des enseignements et de ces formes, nous constatons qu’ils traitent du fonctionnement de l’esprit donc qu’ils transcendent les cultures, les époques et les croyances. Il est donc nécessaire de ne pas précipiter les choses et de prendre le temps de découvrir le sens profond des formes de pratiques.

Il est donc important d’étudier les enseignements, de les comprendre puis de réaliser leur sens profond par l’expérience directe avant même d’avoir envie d’adapter le bouddhisme à l’Occident. Cette remarque me semble valoir pour toute tradition spirituelle profonde authentique, c’est-à-dire pour toute voie d’éveil.

 

Les risques de l’adaptation

Toute tentative d’adaptation risque d’amputer cette belle voie de nombreux trésors. Le bouddhisme himalayen, qui est celui qui a conservé la plus large palette de pratiques et moyens habiles, peut nous aider à comprendre cela. Par exemple :

Le bouddhisme himalayen est souvent appelé « lamaïsme ». Le terme « lama » peut se comprendre, se lire et se pratiquer sur trois plans. Le terme lama désigne l’être de chair qui nous guide, comme le Bouddha et nos guides spirituels. Le terme lama désigne aussi nos propres compréhensions des enseignements sur lesquelles on s’appuie pour cheminer. Nos compréhensions de la voie spirituelle sont un guide auquel on se relie sans cesse. Le terme lama désigne également, et peut-être surtout, notre véritable nature de bouddha, la nature de l’esprit, notre nature profonde. Est véritable pratiquant du lamaïsme celui qui, dans le même temps, suit les enseignements du Bouddha (d’un maître), qui s’appuie sur ses compréhensions des enseignements et qui sait se connecter à sa nature de bouddha.

Dans la phrase « Je prends refuge en le Bouddha », le terme Bouddha signifie aussi cette trilogie enseignant/compréhension/nature de bouddha.

Ainsi l’expression « manifester de la dévotion pour le lama » à une triple signification :

1-      écouter avec attention les enseignements du maître, y réfléchir…

2-      utiliser nos compréhensions spirituelles pour cheminer

3-      pour les personnes ayant été effectivement introduites à l’expérience de leur nature de bouddha, demeurer sans cesse en la reconnaissance de notre nature profonde au cœur même du quotidien et lors de méditations

Ainsi les phrases « Je prends refuge en le lama », ou « Je prends refuge en le Bouddha », comportent plusieurs niveaux de lecture et de pratique. Appréhender la profondeur de type de phrase ne peut se faire que depuis l’expérience d’éveil ! Ceci induit que toute tentative de réforme ne peut s’envisager que par des maîtres initiés ; faute de quoi les adaptations risquent de réduire toute la puissance polysémique des textes et pratiques.

 

Polysémie des textes

Soutras et tantras ont cette prodigieuse qualité de s’adresser à différents niveaux de pratiquants. Dans un même texte, des pratiquants y verront des moyens de dissiper progressivement les voiles des émotions, des conditionnements, du karma et de l’ignorance fondamentale, quand les autres y entendront sans cesse de la poésie décrivant et scellant la contemplation de « leur » nature de bouddha.

Il semble donc précieux de conserver et protéger la grande variété des textes et pratiques qui constituent un véritable trésor pour l’humanité. Mais il semble surtout nécessaire d’encourager les pratiquants à s’investir dans la trilogie étude/réflexion/méditation sous la direction d’érudits, de maîtres avec qui échanger et de maîtres de méditation.

De nos jours, très rares sont les pratiquants qui s’investissent intensément sur ces trois plans. Ce qui a pour conséquence

1-      très peu de maîtres-enseignants qualifiés pour conduire les pratiquants au cœur même de la nature de bouddha

2-      une très large proportion de pratiquants ayant des vues erronées sur certaines notions centrales

3-      une proportion relativement faible de pratiquants expérimentant effectivement la nature de bouddha

Une adaptation du bouddhisme à l’Occident peut conduire à un appauvrissement des moyens habiles donc à une diminution de l’efficience de cette voie profonde.

J’ai de très nombreuses fois rencontré des personnes remettant en cause certaines notions ou pratiques du bouddhisme himalayen. Par exemple la réincarnation, les divinités, le karma, l’éveil, les 3 corps de bouddha, la vacuité… Il suffit généralement de quelques minutes pour les amener à comprendre que leur manque de connaissance du sujet est la source de leur point de vue erroné. Et la discussion s’arrête alors ou se poursuit dans un échange fourni et attentif.

Comment le contexte contemporain influe-t-il ?

Les enseignements profonds du Bouddha sont atemporels : ils seront toujours valides dans « des millions d’années ». Taï Sitou rinpoché, un maître majeur tibétain de la lignée Kagyu, a l’habitude de dire :

« Si vos enseignements ne peuvent pas être encore présents et valides dans 12 millions d’années, peut-être pourriez-vous réfléchir un peu avant de les transmettre. »

Taï Sitou rinpoché

Ces propos invitent les maîtres à sans cesse se replacer en l’essence des enseignements du Bouddha, c’est-à-dire en la nature de bouddha elle-même. C’est la clé pour que les enseignements gardent une fraîcheur, une pureté, une profondeur et une puissance incommensurables.

En suivant cette ligne, les maîtres constatent que les enseignements du Bouddha sont éminemment contemporains :

Fondamentalement, les maux dont souffrent les hommes et nos sociétés ne diffèrent pas des maux des siècles et millénaires passés. Tous les maux « nouveaux » découlent de tendances émotionnelles, de conditionnements… au cœur de l’Homme depuis des millénaires et qui prennent racine en l’ignorance de sa nature de bouddha.

 

Notre époque prodigieuse

Néanmoins, on peut dire que notre époque se différencie des précédentes. Elle est propice à un renouveau spirituel :

la puissance des moyens de communication tel internet, la croissance vertigineuse des savoirs accessibles, le nombre de crises politiques, sociales, sanitaires, humanitaires, existentielles, le nombre de guerres et de morts… démontrent combien l’Homme…

1-      a besoin de se recentrer sur ses potentiels les plus humanistes et spirituels

2-      a la possibilité d’étudier et de pratiquer les moyens habiles d’un grand nombre d’approches (spiritualité, religions, développement personnel, neuro-sciences, arts…) pour son propre bien, celui des autres et des sociétés.

Les conditions actuelles sont propices à un éveil des consciences et des avancées spirituelles majeures de masse. Il est de la responsabilité des acteurs spirituels d’unir leurs sagesses et leurs moyens habiles.

Nous sommes ainsi à une époque remarquable de contrastes. Les questions que pose la rencontre interreligieuse organisée par la CINPA sont très auspicieuses.

L’interreligieux pourrait-il aider ?

Durant la troisième année de ma longue et stricte retraite traditionnelle de trois ans et trois mois au sein d’une école de la voie himalayenne, le maître de retraite nous a conseillé d’enrichir notre pratique par tout ce qui nous semblait bon. J’ai donc demandé à un ami de m’envoyer des livres des plus grands mystiques chrétiens : maître Eckart, Sainte Thérèse d’Avilla, Saint Augustin, les Pères du désert….

Ayant été baptisé mais n’ayant pas reçu d’éducation religieuse, au cœur d’une retraite du bouddhisme vajrayana, j’ai eu la grande et profonde Joie de découvrir combien ces grands mystiques de la tradition chrétienne abordent les notions les plus profondes de la voie du Bouddha ! Ce fut une puissante reconnexion. Lire ces grands mystiques a même renforcé et scellé certaines expériences méditatives.

Au fil de 5 années de retraite et lors de nombreux voyages en Inde auprès de maîtres tibétains, j’ai pu mesurer combien la diversité des moyens habiles déployés dans le bouddhisme sont tous orientés vers la réalisation de notre nature de bouddha. Mais ils permettent aussi d’accroitre et sceller cette expérience. Comprendre cela fait naître un solide esprit non-sectaire qui reconnait la valeur des différentes approches profondes d’éveil. De là naît le respect des autres traditions spirituelles authentiques.

 

C’est pourquoi je pense que le dialogue interreligieux peut :

1-      nous permettre de renforcer notre propre foi en la tradition que l’on suit

2-      apporter des éclairages complémentaires pour affiner notre compréhension du sens profond des enseignements

3-      balayer des vues erronées et nous replacer en le sens profond des enseignements

4-      faire la part des choses entre la forme et le fond, entre la voie et ses fruits-buts

5-      de rafraîchir les enseignements pour sans cesse les ramener à leur essence profonde

6-      rappeler à l’individu quel est le but de la voie : son éveil

Ce dernier point m’amène à dire combien il semble qu’à notre époque les individus oublient souvent que les voies spirituelles authentiques ont pour mission de les conduire à la reconnaissance de leur nature profonde qui transcende leur nature humaine. Mais peut-être pourrions-nous aussi formuler la chose ainsi :

Guider le pratiquant sur une voie spirituelle authentique, c’est conduire l’Homme à réaliser ce qu’il est.

C’est l’objet de l’ensemble des grandes traditions spirituelles.

Certains diront peut-être que l’objectif de la voie spirituelle est de façonner le cœur des Hommes pour qu’ils soient bons, aimants… Certes ! Conduire l’être au cœur même de sa nature profonde produira automatiquement ces fruits. Et en chemin, les voies authentiques utilisent toutes la pratique de la vertu comme catalyseur d’avancée spirituelle.

 

Dépasser la frilosité avec un dialogue inter-mystiques

Nombreux sont ceux qui pensent que les grandes traditions spirituelles ne visent pas le même but, à savoir nous aider à réaliser notre nature profonde universelle. Ceci conduit certains, religieux ou non, à juger les traditions sans même les connaitre.

Il semble évident qu’un dialogue inter-mystiques est une nécessité. Il permettrait de reconnaitre la profondeur universelle des traditions spirituelles authentiques, d’en raviver l’essence et de célébrer la magie salutaire de chacune d’elles. Ce serait peut-être aussi un excellent moyen de remettre en avant le cœur de chaque tradition, à savoir leur mystique.

Convier des acteurs en neurosciences au dialogue interreligieux serait aussi le moyen de passer d’une ère où le spirituel semble opposé au scientifique, à une ère où les grandes traditions spirituelles seraient reconnues comme sciences de l’esprit à même de révéler la nature du monde perçu.

Ce qui non seulement introduirait les agnostiques à une vision pragmatique-scientifique des spiritualités, mais mettrait en évidence de nouveaux paradigmes scientifiques : à l’heure où les scientifiques n’ont toujours pas trouvé ce qu’est la matière perçue, les enseignements spirituels, associés à des moyens habiles modernes, ont peut-être des éléments à apporter pour faire faire un saut quantique dans les recherches en physique par exemple. L’Homme peut-il se passer de réaliser la nature du perçu pour faire avancer ses connaissances sur l’univers ?

Le bouddhisme devrait-il se réformer ?

Si la richesse des textes théoriques et pratiques bouddhiques est prodigieuse, on doit constater hélas que très peu de méditants les appréhendent par l’expérience directe sans passer par l’intellect. Par exemple combien savent que les enseignements sur les processus de la mort, le bardo et la réincarnation sont intéressants mais doivent être réalisés de notre vivant ? (dixit le Dalaï Lama)

En d’autres mots, combien de pratiquants bouddhistes réalisent que ces enseignements parlent, en vérité, de mécanismes psychiques à l’oeuvre à chaque instant ?

C’est pourquoi, si réforme du bouddhisme il doit y avoir, celle-ci doit s’orienter vers un savant cocktail étude/réflexion/méditation. Une place de choix devant être réservée à la méditation, car l’intellect à lui seul ne suffit pas pour s’éveiller !

Que la Vertu s’accroisse !

Informations sur l’évènement

 

Après les débats sur les réformes de l’islam, du christianisme et du judaïsme, une conférence-débat est organisée par la CINPA (1) le dimanche 24 février 2019 à 16h sur celle du bouddhisme :

Religion pour les uns, le bouddhisme est plutôt une spiritualité pour les autres. Il recèle plusieurs dimensions :
des rites, des pratiques, une culture
des théories et des philosophies, une science de l’esprit
et des textes de référence

Originaire d’Orient, le bouddhisme devrait-il  se réformer et s’adapter à l’Occident ? 
Comment le contexte contemporain influe-t-il ? 
Et quel rôle pourrait jouer l’interreligieux ?

Avec comme intervenants :
Vénérable Elisabeth DRUKIER, moniale bouddhiste et directrice du centre Kalachakra à Paris 10e (bouddhisme tibétain Mahayana)
Fédérico DAININ JÔKÔ PROCOPIO, moine bouddhiste, maître zen
Jean-Luc CASTEL, bouddhisme de Nichiren, mouvement Soka

et comme discutants :
Lama Arnaud Guétcheu (2)
Mohamed KHENISSI, fondateur de l’association de dialogue interreligieux Herménéo

Animateurs : Marc LEBRET et Patrice OBERT, animateurs de la CINPA

Lieu : paroisse Notre-Dame d’Espérance, salle Anizan (3e étage), 47, rue de la Roquette Paris 11e (à 5-10 mn à pied de Bastille)
Entrée non par l’église mais par la cour située à droite de l’église (pas de code).

Cette conférence achève le cycle de la CINPA consacré au thème de la Réforme. Les actes des conférences-débats sur les réformes de l’islam (2016), du christianisme (2017) et du judaïsme (2018) sont disponibles sur le site de Carrefour des mondes et des cultures, onglet Cinpa.

Inscription à marc.lebret@icloud.com

Participation financière pour la salle de ND d’Espérance : 5€.

Tarif social et jeune : 3€.

Amitiés interculturelles
Pour la CINPA : Marc LEBRET avec Patrice OBERT et Laurent GRZYBOWSKI

(1) La CINPA est la Coordination INterreligieuse du grand PAris
(2) Un lama a notamment effectué une retraite de 3 années minimum et peut être enseignant.