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Etre ou ne pas être telle est la question.

Mais être et non-être telle est la réalité que nous sommes individuellement.

Si vous êtes familier avec le monde de la spiritualité, de la méditation et plus particulièrement du bouddhisme, vous avez très certainement entendu parler de non-soi, d’égo illusoire ou de vacuité. Mais est-il facile d’appréhender le sens de ces termes ? Quelle différence y a-t-il entre en connaître leur sens, les expérimenter et les réaliser ? Pas si facile de faire preuve de discernement pour nous sortir « par le haut » de cette nébuleuse langagière, mais bien plus difficile encore d’y « voir clair par l’expérience directe ». Voulez-vous en savoir plus ?

Cet article participe au carnaval d’articles « Etre » organisé par Cédric du blog Techniques de Méditation parrainé par le site developpementpersonnel.org.

Naropa et la veille femme

L’histoire qui suit nous invite à faire la différence entre la compréhension intellectuelle et l’expérience directe.

Naropa, né d’une famille royale en Inde au XIe siècle, devait devenir roi. Mais il préféra s’orienter vers la spiritualité et les choses de l’esprit. Après huit années de mariage il devint moine, poursuivit ses études spirituelles puis devint un très grand érudit et abbé à la très grande université bouddhiste de Nalanda.

Un jour, il croisa le chemin d’une vielle femme laide édentée. Elle lui demanda s’il connaissait les profonds enseignements du Bouddha. Il lui répondit qu’il était un grand maître de l’université de Nalanda. A ces mots, la veille femme, tordue de rire, se roula par terre, presque à en mourir… de rire. Elle lui demanda alors s’il connaissait le sens de ce qu’il enseignait. Il lui expliqua qu’il connaissait les moindres subtilités de ce qu’il enseignait et qu’il en comprenait le sens. A ces mots la vieille femme fondit en larmes… de compassion ! Elle avait le pouvoir de connaitre l’esprit de ses interlocuteurs et venait de démasquer le mensonge : bien qu’éminent érudit, Naropa ignorait qu’il n’était pas encore réalisé. Il se croyait déjà arrivé à la compréhension, mais son excellente compréhension n’était qu’intellectuelle.

La vielle femme lui parla alors de l’importance de la méditation et l’exhorta à rechercher le maître Tilopa pour des instructions méditatives. Tilopa le soumit à de nombreuses épreuves pour faire murir son esprit. Grâce à sa persévérance, Naropa atteignit la maîtrise des enseignements qu’il reçut et « devint » réalisé. Il comprit alors quelle était sa grande ignorance lorsqu’il n’était encore que grand érudit. Après avoir atteint l’au-delà de la souffrance, issue de la réalisation spirituelle, il comprit pourquoi cette vieille femme édentée avait eu ces pleurs de compassion à son égard.

Naropa est à l’origine des 6 yogas de Naropa, de hautes pratiques méditatives et yoguiques nécessitant un long travail de « préparation ». Ces pratiques permettent d’intégrer toutes les phases de la vie à la pratique spirituelle. Elles font de chaque moment de vie autant de moyens et d’occasions pour atteindre l’éveil. Ces moments sont : l’état de veille, l’union sexuelle, le sommeil, le rêve, le moment de la mort et l’état intermédiaire entre la mort et la renaissance.

Naropa eut pour disciple tibétain Marpa le traducteur qui est à l’origine de la lignée Kagyu du bouddhisme himalayen. Marpa fut le maître du célèbre yogi anachorète Milarépa.

Pour en revenir à cette vielle femme, il est parfois écrit qu’elle fut Nigouma, une grande réalisée qui fut l’une des principaux maîtres de Kyoungpo Neljor, initiateur de la lignée Shangpa. Dans d’autres versions, il est dit que Nigouma était la sœur de Naropa. Les historiens mettent du temps à se mettre d’accord, et mettent plus de temps encore à trouver la vérité ! Quoi qu’il en soit, le plus important est le message que ces histoires veulent nous transmettre. (C’est au cœur de la lignée Shangpa que j’ai réalisé mes 5 longues années de retraites cloitrées.)

Compréhension intellectuelle, expérience et réalisation spirituelle

Revenons à nos moutons :

Il y a donc une très grande différence entre compréhension intellectuelle, expérience et réalisation spirituelle.

Aujourd’hui considérons l’expression « l’égo n’existe pas ».

Qu’est-ce que l’égo ?

Avant de pouvoir développer la suite, nous devons nous arrêter un long moment sur le mot égo lui-même. Il est possible de le présenter de différentes façons, nous nous limiterons ici à une présentation pragmatique proche de votre expérience personnelle, à l’opposé des idées abstraites et vagues de l’intellectualisme.

L’égo se manifeste dans bien des aspects de notre être, mais la façon la plus concrète de le chercher, de le « trouver » c’est chercher une sensation viscérale, elle qui nos fait dire MOI, mon, ma, mes…

Méditons de façon analytique

Imaginez que quelqu’un vienne vous pointer du doigt de façon agressive. Il est fort probable qu’en un éclair vous allez vous crisper, vous allez être saisi, puis vous allez réagir avec votre tempérament. Au moment où l’on vous pointe du doigt avec agressivité, une crispation (subtile ou grossière) va s’opérer, c’est précisément la « crispation de l’égo » si l’on peut dire. Pourriez-vous localiser le siège de cette crispation ? Prenons une minute pour faire l’expérience :

–          Restez détendu…

[…]

–       Imaginez que quelqu’un vous pointe du doigt de façon agressive. Imaginez cette crispation qui va germer et naître quasiment tout de suite.

[…]

–          Puis « regardez » le siège de cette crispation,  » l’os du coeur de cette crispation « . Où est-il ? Dans les oreilles ? Dans le nez ? Dans le ventre ? Dans le cœur ? … A vous de chercher, il n’y a pas de bonne ou de mauvaise réponse.

Vous venez de trouver l’égo, comme siège de vos réactions et affects.

Peut-on dire que ce siège, ce centre diront certains, est inexistant ?

Non, il se manifeste. Dans ce sens-là il existe. Il est le terrain, la source des émotions négatives, mais il est aussi celui qui les endure.

Passons à la seconde étape de la méditation :

–          « Regardez » ce « centre »

[…]

–          Zommez sur lui comme si vous aviez une « caméra intérieure ». Zoomer, zoomer, zoomer…

[…]

–          Que trouvez-vous ?

Si on examine ainsi très longuement avec une a-tension soutenue, on arrivera à la  conclusion que l’égo se manifeste mais on ne peut pas le trouver. Cette conclusion ne sera pas intellectuelle, mais sera une expérience directe.

Je conviens qu’il peut parfois être nécessaire de faire de très nombreuses fois cette méditation avant d’arriver à la conclusion que l’égo se manifeste bien que nous ne puissions pas le trouver.

Si nous ne pouvons le trouver, c’est précisément parce qu’il n’existe pas. Il se manifeste mais il n’existe pas. Il est au-delà de l’existence et de la non-existence. L’égo est l’union de la manifestation et de son absence. Sa nature est donc illusoire : l’égo non-est.

Il est parfois dit que l’égo est l’union de l’apparence et du vide. Cette union de l’apparence et du vide est appelée vacuité. La vacuité n’est donc pas le néant mais un « rayonnement ».

Comment se libérer de la souffrance

D’ordinaire, lorsque nous éprouvons une émotion perturbatrice, nous surnageons dans un discours conceptuel. Mais nous demandons-nous quelle est la nature de cet égo qui génère et endure l’émotion ?

Orientant notre regard vers la nature de l’égo (qu’est-ce que c’est ?) et non pas sur les causes extérieures de notre émotion, nous changeons de paradigme, nous nous donnons la possibilité d’aller démasque ce roi menteur, ce grand magicien d’égo qui s’auto-proclame comme existant alors qu’il n’est qu’une illusion psychique, un arc-en-ciel….

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Cet égo illusoire n’est pas mauvais en soi. Peut-on dire qu’un arc en ciel ou un son soient mauvais en eux-mêmes ? Non, ils sont des apparences illusoires, POINT. Ce qui est « mauvais », néfaste, c’est le statut que nous donnons à cet égo. Si nous ne reconnaissons pas sa nature illusoire nous lui donnons le rôle de maître, de « roi qui fait tout ». Il déploie alors de multiples jeux pour s’auto-justifier, s’auto-alimenter, s’auto-perpétuer… Il est le Grand Mensonge. Nous sommes ainsi notre « propre bourreau » : en vivant sans reconnaitre le caractère illusoire de l’égo, nous mangeons le miel de la vie déposé sur une lame de rasoir. Notre vie est alors un lit d’épines.

Deux solutions s’offrent alors à nous :

1- tenter de mettre un coup de balais pour supprimer toutes les épines du monde. C’est faire la guerre au monde pour supprimer toutes les circonstances et facteurs extérieurs venant générer des émotions perturbatrices en nous. C’est une voie qui mène à l’exigence à l’égard d’autrui, elle est source de bien des conflits mais surtout source de beaucoup de frustrations, de colère voire de déprime.

2- L’autre solution consiste à mettre une belle semelle de velours sous nos pieds. Cette voie est celle du travail intérieur. Cette option propose plusieurs approches, la plus rapide consiste à aiguiser un regard intérieur « tranchant » pour aller discerner et réaliser la nature illusoire de l’égo.

Vacuité et néant

Le bouddhisme est souvent taxé de nihilisme, de spiritualité niant l’individu, d’apologie du néant, d’apologie du vide etc… Toutes ces façons de considérer le bouddhisme fait peur et éloigne les personnes de cette belle science de l’esprit. Ces propos dénotent une profonde ignorance du sujet !

Les enseignements sur la vacuité sont vastes et profonds. Cette notion peut s’étudier sous de nombreux angles, de nombreux degrés de subtilité. Voyons comment expliquer par une simple analogie cette notion de vacuité :

Bien que l’écran de cinéma soit une toile blanche immaculée, il peut laisser se manifester une infinité de formes, « personnes », « objets ». Il en est de même pour notre esprit :

Bien que notre esprit soit vide, tout peut s’y manifester. Parce qu’il est vide tout peut s’y manifester. Et tout se qui s’y manifeste participe du vide, tout ce qui s’y manifeste EST le vide, tout comme l’espace est l’arc-en-ciel. Le Bouddha a dit :

« Le vide est forme

La forme est vide. »

Le Bouddha

Que sommes-nous ?

De là, nous pouvons nous demander « Que sommes-nous ? »

Nous connaissons relativement bien le QUI sommes-nous. Mais connaissons-nous bien le QUE sommes-nous ? Si nous sommes cet égo, ce centre, ce moi, et que ce centre n’est qu’une apparence illusoire, QUE sommes-nous ?

Si notre corps est matière, qu’est-ce qui différencie un cadavre de l’être qui « l’habite » au moment de la vie ?

Sommes-nous ce corps de chair ou « quelqu’un » qui l’habite ? En quoi suis-je ce corps de chair ? En quoi ne suis-je pas ce corps de chair ? Et ce corps perçu est-il de chair ?

Nous sommes là au seuil d’un champ de réflexions et d’expériences profondes mais parfois déstabilisantes tant l’égo revendique son statut d’entité « existante en soi ». Nous laisserons ces questions sans réponse aujourd’hui.

Intellect, expériences et réalisations

Revenons désormais à ce sage Naropa. Dame sagesse Nigouma lui conseilla de faire un « saut quantique » spirituel en passant du stade de la compréhension intellectuel à l’expérience puis à la réalisation. Voyons un peu ce que cela pointe du doigt.

Si quelqu’un vient nous agresser verbalement, par exemple, nous allons réagir avec notre propre tempérament. Il y a de fortes chances pour qu’une émotion perturbatrice, plus ou moins intense, se manifeste. C’est le signe que la genèse de notre vécu émotionnel se déploya à partir de la présence de l’égo. Sans égo, point de terrain sur lequel une émotion puisse se développer. Notre réaction émotionnelle étant à l’égo ce que la chaleur est au feu. Et, bien que nous puissions avoir une compréhension de ce qu’est l’égo de sa nature illusoire, il n’en demeure pas moins que, face à cet agresseur, nous tombons dans les émotions perturbatrices. Notre compréhension intellectuelle ne nous libère pas des mécanismes cognitifs source des émotions perturbatrices. L’intellect ne suffit pas !

La pratique de la méditation et de multiples « situations de vie » peuvent nous placer en une extrême vigilance, une grande présence, au cœur de laquelle la nature de l’égo se manifeste : nous expérimentons la nature illusoire de l’égo. A ce moment-là, « ni centre ni périphérie », notre expérience de nous-même n’est plus centrée, n’est plus étriquée, nous nous sentons comme partout et nulle part et pourtant bien enracinés en l’ici et maintenant, comme si le centre était devenu cosmique ou absent : c’est l’état de non-centre, l’état de Grand Centre qui Englobe Tout, l’état de non-dualité.

C’est état est naturel, primordial, antérieur à l’émergence du centre. Mais cet état ne dure pas, de nombreuses habitudes et mécanismes cognitifs nous ramènent à un mode d’être centré, dualiste : il y a moi et les autres, moi et le reste, mon corps et les choses…

Ce retour au mode centré est le signe que l’expérience est passagère. Et, dans un premier temps, il faudra attendre bien longtemps avant que cette expérience non-centrée ne se reproduise. Nous en sommes au stade de l’expérience fugace.

Puis la fréquence de l’expérience pourra s’accroître avec la diminution des voiles (émotions, conditionnements, tendances, karma et ignorance) qui voilent notre nature profonde. Mais l’expérience n’en demeurera pas moins passagère et non accessible à souhait. Si la vue de ce mode d’être non-centré a été reconnue, elle n’en demeure pas moins instable et passagère. Le méditant alterne entre être et non-être. Mais ces deux états sont emplis de présence. Le non-être n’est pas un état vaseux, comateux, insensible ou un ailleurs mystico-machin-truc-cosmique. Non le mode non-être est clair, rayonnant, précis et intensément enraciné en l’ici et maintenant. Il révèle toute la magie de l’esprit, comble, nourrit, apaise et régénère. Mais cet état est passager ; bien que potentiellement toujours accessible.

Réalisation

Puis arrivera le stade où le méditant pourra, à souhait, se replacer en la vue, en ce mode d’être non-centré. Ce stade où le replacement est maîtrisé est appelé réalisation. Plusieurs niveaux de réalisations sont décrits dans les textes traditionnels, ils sont accompagnés de différents pouvoirs, capacités et signes.

Mais l’expérience du non-égo ne suffit pas. On la compare à l’extinction d’un feu : lorsque nous éteignons un feu, il disparait. Mais l’odeur du feu perdure. Il en est de même avec l’égo. Une fois le caractère illusoire de l’égo reconnu celui-ci est « chassé » par dame sagesse, mais des habitudes cognitives, des tendances, les réflexes… perdurent et conduisent au retour de l’égo.

A ce stade, puisque nous parlons ici des capacités d’un réalisé, le méditant a la capacité de démasquer l’égo sur la champ. D’un coup d’épée magique il le démasque et le chasse. Le point clé ici étant l’union de la vigilance et de la vue, c’est-à-dire le développement d’une attention soutenue sur les mécanismes cognitifs et un regard perçant en direction de l’égo.

Fort de cette présence habile, aussi appelée « pleine conscience éclairée », le méditant se replace à souhait en la nature profonde de son esprit, il auto-libère ainsi sur le champ les affectes qui se sont élevés par habitude ou réflexe.

En s’en remettant systématiquement à ce type de méthode pour auto-libérer les affectes négatifs, le méditant brûle les graines karmiques négatives qui avaient germé sous l’action de ses actes, paroles et pensées négatives passées, il épuise son capital karmique négatif et, peu à peu, poli son esprit.

Le plein et parfait éveil sa manifeste lorsque tous les conditionnements et autres voiles sont dissipés. Là, une évidence s’impose :

Les émotions négatives, les tendances négatives, les conditionnements et l’ignorance de notre nature de bouddha, ne peuvent en aucune manière polluer la nature immaculée de notre esprit. Ils ne sont que des voiles passagers, tous comme les nuages ne peuvent dénaturer l’espace.

Etre ou non-être pour esxister ?

Une question se pose donc, a-t-on besoin que ce centre s’élève pour exister ?

[…] à méditer…

L’espace a-t-il besoin des nuages pur exister ?

[…] à méditer…

Ai-je besoin d’acter pour être ?

[…] à méditer…

Pourquoi voulons-nous combler les silences dans les salles d’attentes ?

[…] à méditer…

A ce moment-là, qu’est-ce qui est inconfortable ?

[…] à méditer…

A vouloir exister, goutons-nous cet espace intérieur calme, notre fondement profond ?

[…] à méditer…

Comment ralentir cette machinerie qui nous arrache à ce calme non-centré ?

[…] à méditer…

Je vous propose d’explorer peu à peu des pistes pratiques. Pour poursuivre avec un article au plus près de votre expérience j’ai besoin de vous lire.

Et vous :

Quels sont vos 3 plus gros obstacles pour demeurer en la paix ?